Kampala, 11 novembre 2025
L’Ouganda fait face à un afflux massif de réfugiés en provenance de l’Est de la République Démocratique du Congo. Depuis le début de l’année 2025, c’est plus de 70 000 personnes qui ont franchi la frontière pour fuir les violences qui persistent dans les provinces du Nord et Sud-Kivu, et de l’Ituri. Ces nouveaux arrivants, dont 70% sont des femmes et des enfants, portent à près de 2 millions le nombre total de réfugiés accueillis par le pays d’Afrique de l’Est.
Ces chiffres ont été présentés lundi lors d’une session de travail organisée à la Résidence de France à Kampala, deux semaines après la Conférence de Paris sur la paix et la prospérité dans la région des Grands Lacs. L’événement a réuni des acteurs majeurs de la gestion des réfugiés, dont Patrick Okello, Commissaire à la gestion des réfugiés au Bureau du Premier ministre ougandais, et Michael Wells, Représentant assistant du Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) en Ouganda.
Les réfugiés en provenance de la RDC constituent désormais 58% des nouveaux arrivants en Ouganda, selon les données communiquées par l’ambassadrice de France, Virginie Leroy. Cette proportion illustre l’ampleur de la crise humanitaire qui touche l’Est congolais, où les affrontements entre groupes armés et les forces gouvernementales se poursuivent.
« Cette situation accroît les pressions sur les communautés locales, sur les services de base et sur l’environnement », a indiqué la diplomate française, saluant néanmoins la politique d’accueil de l’Ouganda. « Je tiens à rendre hommage à la politique d’accueil des réfugiés de l’Ouganda, qui est un exemple de solidarité et d’hospitalité, ainsi qu’aux efforts de coordination du commissaire Patrick Okello. »
Troisième pays d’accueil de réfugiés au monde après la Turquie et l’Iran, et premier sur le continent africain, l’Ouganda maintient une politique d’ouverture qui permet aux réfugiés d’accéder à des terres cultivables et de circuler librement, contrairement à d’autres pays de la région où ils sont confinés dans des camps fermés.
Une crise qui s’inscrit dans la durée
La durée moyenne de déplacement des réfugiés dans la région des Grands Lacs dépasse désormais 10 ans, un indicateur qui témoigne du caractère prolongé des conflits. « Alors que la durée moyenne de déplacement dépasse maintenant 10 ans, cela oblige la communauté internationale et les autorités ougandaises à envisager des solutions au-delà de l’aide d’urgence », a expliqué l’ambassadrice Leroy.
Cette situation pose la question des solutions durables pour ces populations. Le retour volontaire, l’intégration locale ou la réinstallation dans un pays tiers constituent les trois options prévues par le droit international, mais leur mise en œuvre reste complexe tant que les conditions de sécurité ne sont pas réunies dans les zones d’origine.
« La nature prolongée des conflits continue d’entraver les conditions d’un retour sûr et volontaire », a constaté la diplomate française, soulignant la nécessité d’une approche régionale coordonnée.
1,5 milliard d’euros mobilisés lors de la Conférence de Paris
La Conférence de Paris du 30 octobre, co-organisée par la France et le Togo avec le soutien de l’Union africaine, a permis de mobiliser 1,5 milliard d’euros d’engagements internationaux pour soutenir la paix et la prospérité dans la région des Grands Lacs. La France y contribue à hauteur de 75 millions d’euros.
Parmi les résultats concrets annoncés figurent la réouverture prochaine de l’aéroport de Goma aux vols humanitaires, fermé en raison de l’insécurité, et la création de corridors sécurisés pour faciliter l’acheminement de l’aide aux populations affectées par les conflits.
« Cette conférence a fourni une feuille de route et a contribué à mobiliser un soutien international sans précédent », a déclaré l’ambassadrice Leroy, qualifiant ces engagements de « victoire pour la paix qui apporte de l’espoir aux populations civiles de la région ».
Au cœur des discussions de lundi figurait la nécessité de repenser les mécanismes d’aide aux réfugiés. « 2025 a marqué un tournant décisif dans la réponse aux réfugiés : les mécanismes d’aide traditionnels, fortement dépendants des donateurs publics, ne sont plus suffisants pour couvrir l’ampleur des besoins », a affirmé l’ambassadrice française.
Face à cette réalité, les acteurs humanitaires explorent des approches alternatives axées sur l’autonomie économique des réfugiés. Le panel de discussion, intitulé « Faire progresser l’action humanitaire inclusive dans la région des Grands Lacs : ne laisser personne de côté », a permis aux experts d’échanger sur les moyens de renforcer l’inclusion des groupes les plus vulnérables.
« Ni le gouvernement ni les agences humanitaires ne peuvent supporter seuls cette responsabilité croissante. Le secteur privé et les approches communautaires doivent faire partie de la solution », a plaidé Virginie Leroy.
La coopération française en Ouganda soutient plusieurs initiatives visant à promouvoir l’autonomie économique des réfugiés. En partenariat avec des institutions de micro-finance comme la Grameen Credit Agricole Foundation, Vision Fund et UGAFODE, des programmes d’inclusion financière sont déployés dans les camps de réfugiés.
« L’accès à l’épargne, au crédit, à l’assurance et même à la banque mobile sont des outils adaptés pour débloquer l’autonomie des réfugiés et renforcer leur résilience », a expliqué l’ambassadrice. Le HCR et le Programme alimentaire mondial (PAM) expérimentent également des systèmes de transferts monétaires par téléphone mobile, permettant aux réfugiés de choisir leurs achats plutôt que de recevoir uniquement des rations alimentaires.
Ces initiatives s’inscrivent dans une approche dite du « nexus humanitaire-développement-paix », qui vise à articuler l’aide d’urgence avec des projets de développement à long terme et des efforts de consolidation de la paix.
La France finance également des projets d’infrastructures dans les zones d’accueil des réfugiés. À Nakivale, l’un des plus anciens camps de réfugiés d’Ouganda, l’Agence française de développement (AFD) soutient la réhabilitation et l’extension des réseaux d’eau potable, ainsi que la construction de toilettes publiques en partenariat avec National Water.
Avec le HCR, la France appuie le secteur énergétique pour favoriser la résilience face au changement climatique et la diffusion de pratiques agro-écologiques. Avec l’ONG Humanité & Inclusion, des services de santé sexuelle et reproductive sont renforcés dans le camp de Nakivale.
Dans la région du Karamoja et dans les camps de réfugiés, la France et le PAM mènent des programmes de lutte contre la malnutrition aiguë, avec un accent particulier sur les femmes et les enfants.
Le rôle des jeunes réfugiés
L’ambassadrice Leroy a mis en avant le potentiel des jeunes réfugiés, qu’elle a rencontrés lors d’une visite sur le terrain avec plusieurs agences onusiennes. « La jeunesse réfugiée demeure une force motrice du changement et de l’innovation sociale. Motivés par le désir de reconstruire leur avenir, beaucoup de jeunes font preuve d’une résilience remarquable. Ils doivent faire partie de la solution plus que jamais. »
Cette dimension intergénérationnelle de la crise soulève des questions sur l’avenir de toute une génération née ou ayant grandi en exil, loin de leur pays d’origine.
Défis à venir
Malgré les engagements financiers et les initiatives en cours, les défis restent considérables. L’Ouganda doit gérer l’accueil de nouvelles vagues de réfugiés tout en assurant la cohésion sociale avec les communautés hôtes, elles-mêmes confrontées à des défis de développement.
La session de travail de lundi a permis de poser les bases d’une réflexion collective sur les moyens de rendre l’action humanitaire plus inclusive et plus durable. Les discussions ont impliqué non seulement les autorités gouvernementales et les agences onusiennes, mais aussi des organisations de la société civile et des acteurs du développement.
Pour les réfugiés congolais, l’espoir d’un retour reste conditionné à l’amélioration de la situation sécuritaire dans l’Est de la RDC, où les initiatives de paix peinent encore à produire des résultats tangibles sur le terrain.
Claudine N. I.






