Souvent associés à des rumeurs qui leur attribuent des étiquettes négatives, bon nombre de congolais trouvent la possibilité de créer de nouveaux départs dans les camps en Ouganda. Loin d’être de simples lieux de refuge, ils sont des endroits de renouveau pour plusieurs congolais.
La guerre qui secoue la partie Est de la RDC depuis près de 5 ans, a fait grimper le nombre de réfugiés congolais repartis dans plusieurs pays africains, en attendant un pays d’asile meilleur. L’Ouganda, pays frontalier de la RDC abrite plus de 50% des réfugiés congolais en Afrique. Sur son territoire, des vies se refondent et l’espoir d’un avenir meilleur renait dans le cœur de plusieurs refugiés. Ce reportage se base sur des données du HCR, de l’OIM et du Ministère ougandais des Réfugiés, recueillies entre 2024 et 2025.

Un voyage vers l’inconnu
Un soleil accablant s’abat sur Kihisi, dans la périphérie Nord-Est de la ville de Goma en RDC. Des cris d’accueils des vendeurs et des taximen animent l’ambiance poussiéreuse dans ce terminus, qui relie la ville aux contrées qui se situent au Nord de la province du Nord-Kivu. Non loin de la route se tient Gaby, un trentenaire qui commence un nouveau départ à partir du voyage qu’il entame vers Bunagana, ville frontalière de l’Ouganda. Pendant que plusieurs congolais traversent la frontière ougandaise chaque semaine, certains, comme Gaby, commencent leur voyage vers l’inconnu depuis Goma. Sac de voyage rempli, Gaby préfère le chemin le moins confortable pour atteindre Kampala, faute de moyens financiers : « J’aurais pu passer par le Rwanda mais le transport est cher. Il me faut économiser pour quand je serai dans le camp », dit-il pensif.
Ça fait une année que Gaby a pris la décision de reconstruire sa vie ailleurs, loin de la RDC. Au-delà de la quête de quiétude financière, ce trentenaire recherche par-dessus tout la sécurité. La guerre de Janvier 2025 a bousculé la vie de ce jeune, qui ne voit la solution que loin du pays de Lumumba : « Je travaillais avec une maison de commerce de téléphones. Nous avons tout perdu pendant les pillages qui ont secoué la ville pendant la guerre. Après ces événements douloureux, il fallait se refaire. Je n’avais plus de boulot, alors j’ai pensé tout recommencer dans la capitale, Kinshasa. Mais là-bas, la vie est chère, je n’ai pas pu résister un mois avant de rentrer à Goma. Puis est né un conflit foncier avec un voisin qui voulait s’accaparer de notre maison. Après plusieurs tours devant la justice, j’ai commencé à recevoir des menaces de mort. Il me fallait partir », précise-t-il. Son histoire illustre un choix que vivent plusieurs jeunes congolais : partir pour fuir la guerre et pour se reconstruire.
Gaby est enfin arrivé dans le camp d’accueil de Rhino, après deux jours de voyage. Ses premières impressions sur l’accueil Ougandais sont positives : « Les ougandais n’ont pas de discrimination. Ils sont vraiment accueillants. Depuis Bunagana, j’avais peur de l’autre côté de la frontière parce que je ne savais pas où j’allais. Je me suis renseigné en cours de route et les gens sont sympathiques. La seule difficulté est qu’étant nouveau dans le coin, certains commerçants m’ont surfacturé », explique le jeune originaire de Goma.
Comme la procédure l’exige, Gaby s’est fait enregistré comme refugié et attend désormais l’entretien qui lui permettra d’être affecté à un camp définitif. Son objectif : vivre dans la cité et travailler durant ce temps de refuge. Il garde à l’esprit que seul le travail peut véritablement lui rendre sa liberté : « Je suis passé m’inscrire comme refugié dès mon arrivée. Après, il faudra passer l’interview puis la capture, et l’examen du dossier. C’est ensuite qu’ils pourront m’affecter dans un camp. Je compte demander l’autorisation d’habiter dans la cité, essayer de gagner ma vie maintenant que je suis hors de danger. Je suis convaincu que ‘’le travail assure l’indépendance’’ », explique Gaby.
Des chiffres qui traduisent l’exil
Gaby n’est pas un cas isolé. D’après le rapport Global Trend 2025 du HCR, jusqu’au 30 novembre 2025, 1,2 millions de congolais ont été recensés comme réfugiés ou demandeurs d’asiles repartis dans plusieurs pays d’Afrique. L’Ouganda est en tête, il abrite 644 717 congolais à lui seul. La guerre à l’Est de la RDC serait la principale cause de la hausse de ces chiffres car en 2021, lors de la reprise des hostilités au Nord-Kivu puis en Ituri, l’UNHCR ne comptait que 893 441 réfugiés et demandeurs d’asile résidents dans les pays africains. Comme Gaby, la plupart de ces personnes déplacées sont jeunes, appartenant à la tranche d’âge allant de 18 à 59 ans.

Les préjugés persistants
Pourtant à Goma, nombreux continuent d’associer les camps à la misère et à la dépendance. Gaby aussi s’attend que la vie de l’autre côté de la frontière soit pénible. Plusieurs milliers de congolais vivent dans les camps de transit en Ouganda, en attendant le voyage vers un pays d’asile. À Goma, partir vivre dans un camp de transit est une honte : « Au départ, ma famille n’était pas d’accord. Tout le monde s’opposait à ce saut vers l’inconnu, sans emploi, sans argent dans un pays où je ne connais pas grand monde. C’est grâce au témoignage d’un ami qui a su refaire sa vie dans un camp en Ouganda qu’ils ont cru que c’était aussi possible pour moi », raconte Gaby.
Pendant que Gaby prend la route, d’autres à Goma ou à Kampala comme Mariama, observent de loin cet exil et s’en font une image plutôt effrayante. Mariama est une congolaise qui habite à Kampala pour raisons d’études. Ce qu’elle connait sur les camps des réfugiés donne des frissons à qui l’écoute : « On raconte qu’un refugié ne peut pas réussir sa vie dans le camp. Et s’il a besoin d’améliorer ses conditions de vie, il doit le faire en cachette parce que s’ils le découvrent, ils ne peuvent plus l’aider. Ils leur donnent des habits et un peu d’argent chaque mois pour survivre. Ils les obligent aussi à construire des petites maisons à l’aide de bois et de terre. Ils n’étudieront jamais le dossier de quelqu’un qui parait se suffire. Dans les camps, les réfugiés s’arrangent pour paraitre misérables en exerçant de petits commerces pas très rentables pour montrer que personne ne peut les aider à part les organisations qui gèrent les camps », nous confie-t-elle.
À Kyaka, la renaissance
Mais la réalité de la vie dans les camps est loin de ressembler à l’opinion de Mariama. Si à Goma, la migration est perçue comme une fuite désespérée, à Kyaka, elle devient pour beaucoup, une nouvelle naissance. À 200 kilomètres à l’Ouest de Kampala, le soleil pose un regard presque timide sur le camp de Kyaka, dans le district de Kyegegwa. Ici, des réfugiés issus de plusieurs nationalités africaines organisent leurs vies. Dans une ruelle près du marché, Malka est assise sur un tabouret devant une boutique de produits féminin de beauté. Cette congolaise de la vingtaine vit ici avec sa famille depuis 7 ans. Obligés de partir précipitamment pour des raisons sécuritaires, Malka et les siens ont su vaincre le mal du pays en construisant leurs vies dans ce camp : « Notre arrivée ici était bouleversante parce que nous ne nous attendions pas à quitter le pays. En traversant la frontière, nous pleurions mais nous n’avions pas le choix. Nous avons été bien accueillis. Nous avons été consolés et rassurés. Aujourd’hui, nous vivons normalement. Nous nous sommes créés une nouvelle vie », dit-elle.

Malka est la propriétaire d’une boutique de produits de beauté féminin. En franchissant le pas de sa porte, on aperçoit des chainettes, des parfums, des bijoux et autres articles rangés sur des étagères. Mais au-delà d’être une simple commerçante, la native de Beni, en RDC, est une ambassadrice de la beauté féminine : « Je fais du commerce des accessoires des maquillages pour femmes. Bien qu’il y ait d’autres magasins, le mien est particulier parce que j’invite les gens et je les convaincs de l’importance d’entretenir la beauté féminine ». Grace à ce commerce, Malka donne un coup de main à sa famille pour subvenir aux besoins de tous. L’an dernier, elle a pris l’initiative de scolariser un de ses neveux orphelins, resté en RDC.
Pour Milenge Wimba, sociologue et enseignant à l’Université de Goma, la migration comporte beaucoup d’apports non seulement pour les réfugiés en Ouganda, mais aussi pour la RDC : « Le refuge des congolais en Ouganda permet à plusieurs d’accéder à des opportunités économiques. Beaucoup de réfugiés congolais ont des emplois là-bas et bénéficient d’une sécurité sociale. D’autres bénéficient d’un accès aux structures de formation de qualité, et d’autres vont même dans des universités. En sociologie, nous appelons ce phénomène ‘’la nouvelle intégration sociale, économique et culturelle’’. C’est ainsi que vous observez quelques transferts de fonds aux familles, certains investissent dans le commerce ou encore des partenariats économiques transfrontaliers ».
Apprendre pour se relever
L’éducation occupe une place importante dans les camps de refuge en Ouganda. Selon les données du Ministère des Secours, de la Préparation aux catastrophes et des Réfugiés de 2025, reprises dans le Uganda Refugee Response Plan 2025, le pays compte plus de 1100 établissements scolaires destinés à l’éducation des enfants refugiés, dont 662 écoles des réfugiés fonctionnent dans les camps et 475 dans les communautés d’accueil. Kyaka est aussi un lieu de travail et de préparation professionnelle. Ce camp possède des écoles, des centres de formation et plusieurs commerces. Comme plusieurs jeunes, Malka a bénéficié des formations professionnelles. Elle s’est intéressée à la cuisine et à la couture. Ces formations soutenues par des ONG nationales et internationales, ouvrent des nouvelles perspectives. Cette acquisition de connaissance fut un tremplin pour l’avenir professionnelle de cette jeune congolaise : « J’ai fait deux formations : en cuisine et en couture. Après, il me fallait chercher du boulot, j’ai travaillé pendant quelques temps dans un atelier de couture, ce qui m’a permis d’épargner et de commencer mon propre business aujourd’hui ».
Des défis persistants
Dans son rapport Climate Action 2024, le HCR-Ouganda indique que la plupart des camps, notamment Kyaka, Rwamanja et Nakivale, se situent dans des zones de fortes perturbations climatiques, exposés aux chaleurs extrêmes et aux inondations saisonnières. Malgré la mise en œuvre des stratégies de résilience climatique et de durabilité environnementale établies par le HCR en partenariat avec le gouvernement ougandais et les acteurs humanitaires de développement, cette situation expose les réfugiés à des maladies répétitives : « C’est impossible de vivre ici pendant 1 an sans tomber malade. Le constat que j’ai fait est que chaque 2 à 3 mois, les gens consultent le service médical du camp. C’est le plus grand défi que nous rencontrons ici », témoigne Malka.
Le refuge en Ouganda est d’une part une perte en ressource humaine et d’autre part, une opportunité pour la RDC souligne l’expert en sociologie : « Lorsqu’un individu se réfugie dans un autre pays, c’est la RDC qui perd les compétences de cette personne. En sociologie, on appelle ça ‘’la fuite de cerveaux’’. Bien que ces personnes trouvent de la quiétude et reforment leurs vies en Ouganda, il faut noter qu’il n’est pas facile de s’y intégrer compte tenu de plusieurs facteurs comme la langue ou la diversité des nationalités dans les camps. Si les connaissances et les pratiques que les réfugiés acquièrent en Ouganda sont capitalisées et si le soutien des réfugiés continue, alors ce refuge peut-être un facteur de développement pour la RDC », explique le Profeseur Milenge.
Un espace d’accueil et d’espoir
L’Ouganda reste un espace d’accueil où de nombreuses familles congolaises se réinventent. Le nombre de réfugiés en Ouganda ne cesse de croitre à cause de l’instabilité sécuritaire de ses voisins, la RDC et le Soudan du Sud, avec lesquels il partage respectivement 15 et 6 points d’entrées sur son territoire, selon les chiffres de l’Organisation internationale des migrations (Rapport régional sur la migration en Afrique de l’Est, 2025).
Les exemples de Malka et de Gaby illustrent que loin d’être des lieux d’abandon, avec du courage et de la volonté, les réfugiés arrivent à créer de nouveaux départs dans les camps de transit ougandais. Ici, ces lieux d’exil deviennent des points de départ où renait l’espoir en une seconde chance.
Lucien Sebuke et Innocent Buchu




